COUACS.INFO Hebdo - N° 32

Dimanche 17 octobre 2021

Tribune des critiques de disques : curieuse célébration à France Musique

On a récemment célébré les 75 ans de la “Tribune des critiques de disques” sur France Musique et dans le magazine Classica. Il est amusant de noter, d’ailleurs, que Radio Classique , elle, n’a plus de partenaire et semble s’en passer très bien, quand Diapason et Classica font assaut d’empressement mois après mois à l’égard de France Musique cette belle à choyer.

Curieux hommage de France Musique à la Tribune des critiques de disques, la plus ancienne vieille dame de la Radio, sous forme d’un travestissement par la célébration, assez caractéristique de l’époque.

Étaient réunis autour de la table le réalisateur et compositeur Alexandre Astier, Judith Chemla, Julie Depardieu et l’indispensable Eric-Emmanuel Schmitt. Pourquoi eux ? Parce que. Des celebrities dont on avait le téléphone, sans doute.

Ce ne fut pas une évocation des grandes heures de l’émission, mais une sorte de Tribune pour les nuls, bien dans la manière dérivante de France Musique, qui invite maintenant des rappeurs et des chanteurs pop-mauviettes pour nous dire tout le bien qu’ils pensent de la musique classique.

Les œuvres comparées furent la Chevauchée des Walkyries de Wagner, l’ouverture du Barbier de Séville de Rossini et la Barcarolle des Contes d’Hoffmann d’Offenbach. La chance, tout de même, c’est que Séverine Garnier n’était pas invitée, ni les dames patronnesses qui y ont leur rond de serviette : on les cache, et on les ressortira quand il s’agira de comparer des versions de Wozzek.

L’INA allait-elle mettre à cette occasion les petits plats dans les grands, en nous proposant en écoute à la demande, d’une manière ou d’une autre, les archives de la Tribune ? France Musique allait-elle demander à l’INA de le faire ?

Que nenni !
Rien, pour réécouter le passé.
Rien, sauf un CD d’extraits vendu avec le magazine Classica (si quelqu’un veut bien m’envoyer le fichier-son je veux bien, lecteur numérique, je n’ai pas eu la musique : ). Une fois de plus, l’INA est en dessous de tout dans cette affaire, et manque complètement à sa mission première : mettre à la disposition du public les documents dont elle est dépositaire exclusif. L’INA est davantage interessée d’exposer sur les réseaux sociaux une anthologie des clashs de Zemmour : ça fait plus d’audience, coco.

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Pour avoir moi-même participé quatre fois à la Tribune de Jérémie Rousseau il y a deux ans, je me suis rendu compte que l’essence même d’un disque échappe à bien des néo-tribunistes, qui par exemple n’entendent pas les montages et ne considèrent pas les prises de son. Ils rêvent le produit-disque comme des amateurs, et ne décryptent rien de ce qui se passe en cuisine, qu’une oreille professionnelle sait entendre.

La réécoute des vieilles “Tribunes des critiques de disques”, quand on en déniche un enregistrement, n’est pourtant pas seulement amusante. C’est vrai qu’on s’y marrait, pour de bonnes ou mauvaises raisons, car les participants historiques, les Panigel, Goléa, Bourgeois, Bruyr, Barbier,étaient de sacrés loustics. Jean Roy un peu moins mais son ton éternellement modéré même faisait partie du décor par contraste. Sans parler de quelques-uns de leurs prestigieux successeurs : je citerai surtout Damian et Derrien. Tous connaissaient leur “sujet-disque”, si différent de la musique dite “vivante”. Ils n’avaient pas le nez dans la partition des œuvres comme l’ont souvent les nouveaux, soucieux de relever que l’interprète a correctement negocié ou pas tel diminuendo. Ils écoutaient des disques, ils étaient des discophiles assumés, cette maniaquerie singulière. Leur point de vue témoignait d’une vraie culture discographique.

On ne se marre plus du tout à la Tribune des Critiques de disques. La mauvaise foi, Dieu merci, se porte toujours bien, mais, elle aussi, est devenue moins drôle… Songez que ce sont les Lompech, Boissard ou Hoffelé qui s’y collent désormais, sous l’œil du croupier Jérémie Rousseau.

La réécoute des émissions anciennes permet aussi de réfléchir à l’évolution du goût. Mais sans archives disponibles, il est difficile de s’en rendre compte.
Ce qui a changé surtout, c’est la fameuse notion de “version de référence”, qui était à l’époque l’étalon-Or d’Armand Panigel, ou de la revue Diapason au temps de Georges Chérière. De temps en temps cettte notion réapparaît sous la plume d’un imprudent. Mais dans les années 50, 60 et 70, jusque dans les années 80 le disque avait un tout autre statut que celui que nous lui connaissons. Enregistrer coutait cher, les montages étaient compliqués et beaucoup moins facilement cosmétiques. Les labels avaient un “son” bien à eux parce qu’ils travaillaient souvent avec des équipes internes quand aujourd’hui les enregistrements sont confiés à des free-lance. Autant dire que comparer des disques, c’était comparer des objets supposés durer, enregistrés dans les conditions du studio pour la plupart.

Rien de tout cela n’existe plus, quand la barrière à l’entrée pour faire un disque est située au ras du sol artistiquement, financièrement et techniquement, ce qui permet l’imposture à qui peut se payer ou faire payer une intégrale des Sonates de Beethoven mitonnée aux montages numériques. On écoute des leurres. On compare des leurres. On croit que ce sont des disques.

La Tribune des critiques de disques vieillit mal. La multiplication des interprétations a compliqué sa tâche, au point de la rendre presque impossible. La version “Rousseau” de la Tribune repose sur sa pré-sélection des interprétations — et il en existe aujourd’hui 30, 50 parfois 100 fois plus qu’à l’époque Panigel ! Le choix des versions est donc devenu très arbitraire, au mieux amusant pour piéger les invités, au pire insignifiant au sens propre. Jérémie Rousseau n’a pourtant pas particulièrement mauvais goût, mais le système ne peut pas fonctionner quand on mélange des enregistrements d’époques, de nature et d’esthétiques si différentes. Le Masque et la Plume est une émission plus increvable, parce que les films ne viennent pas jouer un répertoire.

Il y aurait certainement encore des Tribunes passionnantes à faire, en se calant, par exemple, sur des époques d’interprétations ; en donnant un semblant de cohérence aux versions comparées. En veillant, enfin à la réelle compétence discographique des invités. Ce n’est pas la direction à laquelle on peut s’attendre avec le France Musique de Marc Voinchet et Stéphane Grant : un jour, pas si lointain, on invitera La Fouine à débattre des différentes interprétations de l’Orfeo de Monteverdi.

Le seul plaisir qui nous reste à l’écoute de cette émission est celui de deviner l’interprète qui joue — le secret est surtout de ne pas se faire d’idées, et de ne surtout pas essayer de reconnaître. Mais n’importe quelle plateforme de streaming vous permettra de jouer à ce jeu-là, en mieux.


Les partenariats, ce fléau

Quand les marques de disques, les magazines, les radios, les télévisions s’allient pour soutenir une nouvelle parution, disque, livre ou film, parce que les uns et les autres espèrent de la sorte augmenter leur visibilité, la valeur de leur marque, comment imaginer que puisse subsister une critique impartiale, particulièrement dans des médias soumis aux indispensables revenus publicitaires ?

On assiste à la constitution de réseaux médiatiques plus ou moins permanents qui se tiennent par la barbichette, et quand bien même ils ne travailleraient pas ensemble sur tous les projets, ils veillent à ne point se fâcher en prévision d’un autre partenariat qui ne saurait tarder.

Ces partenariats avec (publicité déguisée) ou sans argent sont la plaie des médias aujourd’hui ; ils concentrent les recensions, les critiques, les recommandations autour d’événements pré-marketés, et ces concentrations débordent ensuite dans les programmations des concerts en y imposant des pseudo-vedettes vues à la télé et dans les médias copains etr partenaires.

Le récent film “Illusions perdues” soulève avec pas mal de finesse des problèmes actuels, en dressant le portrait d’un certaine presse du début du XIXe siècle, qui ressemble beaucoup à ces envahissants “partenariats” actuels, sans parler des influenceurs des réseaux sociaux qui sont, comme les journalistes dépeints par Balzac, à vendre.. Rien de neuf ? Si ! La vertu dont on se vante, par dessus le marché. Tiens, à-propos, je n’avais pas bien vu ! Il y a le logo sur l’affiche ! C’est un partenariat France Inter !


Un podcast intéressant à écouter

La Ministre de la Culture, Roselyne Bachelot-Narquin, a participé à un récent enregistrement du podcast de Philippe Meyer, le Nouvel Esprit Public.
Un dialogue intelligent, fin et plein d’humour. Un peu de langue de bois aussi, mais comment lui en vouloir ?


Quelques disques nouveaux, et quelques bons souvenirs

D’abord, les trois chefs-d’œuvre de la semaine qui tournent en boucle sur ma non-platine numérique !

Pour Pierre Hantaï, je ne veux pas pas paraître obsessionnel mais une fois encore la photo de couverture de son nouveau disque, magnifique, est étroitisée sur les plateformes de streaming, version limande. C’est un manque de respect assez répétitif à l’égard de l’artiste et du photographe. Question à PIAS Distribution : Est-il si difficile de livrer une image carrée aux plateformes de streaming, (puisqu’elles veulent apparemment des carrés), au lieu de rectangles écrabouillés en carré ? J’ai “détendu” moi-même l’image ci-dessus, parce que une image étroitisée me fait mal aux yeux, et au cœur .

Sinon. Je pense que vous allez craquer sur Jeanine.

Et le Palazzetto Bru Zane a tout juste, une fois de plus, avec son nouveau Lecocq. Brillant.


Pour différentes raisons voici quelques jolies nouveautés ou disques récents :


Souvenirs et rééditions numériques

Prodigieuse de virtuosité et de technique, mais pas seulement : Edita Gruberova était une musicienne magnifique, comme en témoigne si bien ce disque d’enregistrements publics heureusement réédités récemment par la Bayerische Rundfunk dont les réalisations discographiques, archives et nouveautés, devraient foutre la honte à Radio-France.

L’exploration des fonds de catalogue qui finissent toujours par réapparaître sur les plateformes de musique en ligne fait remonter les souvenirs à la pelle, et la nostalgie avec.

Ce fut une belle époque que celle où Michel Arcizet, depuis les canaux d’Amsterdam, Prinsengracht 17, développait le label ETCETERA, l'une des plus audacieuses marques classiques du début des années 90. Il réalisa entre autres une série de disques avec la merveilleuse Roberta Alexander, parmi lesquels celui-ci. Quand Michel est mort, je n’ai plus jamais aimé aller à Amsterdam.

Pour la beauté de timbre et la finesse de Ruggiero Ricci… Et pour conclure.