COUACS INFO HEBDO #33

Cziffra, sensationnel et malheureux

Le 5 novembre prochain marquera le centième anniversaire de la naissance de Georges Cziffra en bon français, comme il voulait qu’on le nomme, né hongrois György Cziffra, musicien sensationnel autant que profond, et humain malheureux.

[ Article mis à jour le 7 novembre ]1

Quelle qu’ait été sa volonté d’être plus français que les Français, Cziffra n’a jamais vraiment eu “la carte” avec la critique des années 70 et 80 en dépit ou à cause de ses nombreuses apparitions dans les shows télévisés de l‘époque dont se rappellent, bien sûr, les boomers. Il fut, en revanche dès son arrivée à Paris et son premier concert au Châtelet, après avoir fui les geôles communistes de Hongrie en 1956, un artiste immensément populaire et il le resta. 

La dimension spectaculaire du jeu de Cziffra, aux moyens techniques aussi sauvages qu’émouvants selon les cas, son histoire personnelle déjà marquée par la tragédie dès avant son arrivée en France ont suscité la curiosité immédiatement et alerté à l’époque autant France-Soir que Jacques Chancel.

Cziffra souffrit pourtant de ne pas être considéré à sa juste valeur de musicien au regard d’autres pianistes de sa génération qui restent de ce fait bien plus présents dans l’esprit des mélomanes encore aujourd'hui, et considérés, eux, comme plus “sérieux”. Ses Liszt sont, bien sûr, irremplaçables, mais ses Schumann, ses Schubert, les compositeurs français claviéristes dont il avait la passion, sont teintés d’un ailleurs poétique poignant.

Le cœur du “clan” Cziffra était composé de sa femme, Soleïka et de son fils György Cziffra Jr. avec lequel Georges insistait pour jouer en concerto, suscitant les railleries des orchestres et de tant d’autres beaux esprits charitables.

De fait, les Cziffra, ces Roms qui avaient jugé bon de poser leur caravane à la Chapelle Royale Saint-Frambourg, furent toujours considérés avec ce mépris de classe caractéristique de tant de professionnels de la musique classique, mépris qui n’a pas disparu en dépit des discours à la noix sur l’inclusion ou la diversité. Si ces gens, eux qui ont toujours eu le pouvoir, ont aujourd'hui besoin de lois et de règles de conduite et d'en afficher tant le respect, c'est, hélas, qu'ils n’ont pas été capables, et ne se sont toujours pas capables d'être simplement humains et équitables.


En 1981, le fils adoré, György Jr. trouve la mort dans un dramatique incendie. Cziffra a le cœur brisé. Il ne veut plus jouer avec orchestre et préférerait ne plus jouer du tout. Mais il faut faire bouillir la marmite. Ces années-là, ne me restait que le souvenir de concerts auxquels j’avais assisté quelques années auparavant, en un temps où l'information sur qui joue ou était bien moins à portée de clic.

J’allais heureusement croiser la route de celui dont j’avais tant écouté les disques.

Il se trouve qu'en 1986, la Caisse des Dépôts et Consignations avait entrepris de rénover le grand Théâtre des Champs-Elysées, une aventure dont le Maître d'œuvre fut Pierre Le Baillif, qui y mit beaucoup d’énergie et de scrupules artistiques et historiques, un soin maniaque même — quand, par la suite, on a laissé installer dans ce théâtre deux horreurs : le parquet de l’orchestre, digne d’un flottant bas de gamme, et un décor de concert du même acabit venu remplacer le décor historique gris à colonnes dorées qu'on voit encore sur des photos ou vidéos anciennes.

Le grand théâtre fermé, restait la Comédie des Champs-Elysées, 670 places, exploitée au cours de la saison 86-87 malgré la poussière qui y était envahissante. En semaine on y jouait le soir Clérambard de Marcel Aymé, et dans la journée le bruit des marteaux piqueurs. Nous y organisions avec David Abramovitz une série de concerts chaque lundi soir, grâce à Georges-François Hirsch qui nous y avait installés. Pierre Le Baillif, me demanda d'y préparer une courte programmation “de grand prestige” qui prit le titre de Chantier ouvert au public. Sa commande, pour la programmation, était la suivante : “Je veux des moutons à cinq pattes”. Des moutons à cinq pattes…

Quelques grandes légendes de l'interprétation au XXe siècle étaient, certes, encore vivantes à l’époque, rares à Paris, et possiblement possibles à inviter… mais ce ne serait pas facile, car ce qui est cher n'est pas forcément rare, comme vous l'avez sans doute constaté — la capacité à payer des cachets ne faisant pas tout pour proposer une programmation excitante.

J’ai donc finalisé une programmation qui afficha János Starker (il n’avait pas joué depuis longtemps à Paris et y reviendra par la suite régulièrement au Théâtre de la Ville), Mieczyslaw Horszowski, la recréation de Mavra de Stravinsky, en français, avec le livret original de Boris Kochno, par l'Orchestre de Paris sous la direction de Leif Segerstam, un superbe concert Ravel (c’était le cinquantenaire de sa mort), Nathan Milstein avec Georges Pludermacher — concert qui fut, hélas, annulé car Milstein arrêta de jouer cette année là… et un récital Cziffra, son premier depuis plusieurs années à Paris. 


Pour parvenir à inscrire Cziffra dans la programmation, j'avais commencé à pister le pianiste quelques mois plus tôt à l'occasion d'un récital bien caché au programme gigantesque qu'il donna au Casino de Forges-les-Eaux et dont je ne me souviens plus de tous les détails : un bouquet de Chopin et de Liszt, une Sonate de Schubert, le Carnaval de Vienne de Schumann et je ne sais plus quoi encore.

Je fus frappé de redécouvrir à cette occasion un pianiste dont la sonorité avait pris une couleur bronze extraordinairement émouvante ; mais un homme qui semblait à bout de souffle, souffrant, suant.  Quelques "bugs" techniques étaient présents, mais pas du tout dans les passages difficiles… comme de courtes absences, en verité.

Après plus d’une heure de programme, avant l'entracte, il se tourna vers le public et lui dit en substance d'une voix faible : "Si cela ne vous dérange pas, je vais en rester là pour aujourd’hui. C'était déjà un lourd programme". Personne ne protesta : curistes ou joueurs, ils avaient eu leur dose de toute façon. Cette souffrance, cette nostalgie désespérée, c'était un Cziffra méconnu, nouveau, qu'il fallait faire entendre à Paris.

Je possédais l'avantage d'avoir un accès direct à Soleika, sa femme, par l'intermédiaire d'une amie commune, ***. Sa réaction première fut la suivante : 

" Si vous êtes un ami de ***, alors vous êtes de notre famille ! Mais Yves, pourquoi voulez-vous que le Maître vienne jouer dans cette Comédie des Champs-Elysées ? On connaît la Comédie des Champs-Elysées ! Le Maître y a enregistré des disques… C'est trop petit, et de toute façon il n'acceptera pas de jouer pour aussi peu d'argent !

Je n'avais pourtant pas encore parlé de cachet.

“ Et d'ailleurs le Maître ne veut plus jouer à Paris depuis l'événement tragique que vous savez !”

Je tentais d'argumenter, lui demandais d’en parler quand même au Maître et lui promettais que je la rappellerai.

Après deux ou trois conversations téléphoniques du même acabit, sans aucune progression, je finis par lâcher qu’une banque était sponsor de cette série et était vraiment très désireuse que ce ce récital ait lieu. Et que la banque me demandait avec insistance quel serait le cachet envisageable. Quand Soleika entendit le mot “banque” et, qui plus est, le nom de la banque en question, il m'a semblé qu'elle était tout à coup prête à en parler enfin sérieusement à son mari. Tout en me disant que c'était sans espoir car “ jamais le Maître n'accepterait de jouer pour aussi peu d'argent”. 

Quelques jours plus tard, premier coup de fil à l’initiative de Soleika. Elle avait, disait-elle, parlé au Maître “qui a toujours refusé toutes les propositions de jouer à Paris depuis la mort de son fils.” Mais “Yves, comme vous êtes de la famille, car vous êtes un ami de ***, ce n’est pas pareil. Alors le Maître il a dit qu'il serait d'accord pour jouer. Mais, en fait, pas dans une salle comme la Comédie des Champs-Elysées, car son cachet serait impossible à payer. Jamais le Maître n’accepterait de jouer pour aussi peu d’argent ! ”

Je demandais alors : “ Mais enfin, quel est donc le montant de ce cachet ? ”.

Il y eut un blanc au téléphone. Puis Soleika promit de me rappeler.
Le soir même j’avais enfin entendu le montant du cachet demandé, et il était en effet sacrément gratiné. J’ai quelque part le contrat dans une caisse d’archives. De mémoire, je me souviens seulement qu’il était équivalent à celui qu’on m’avait demandé à la même époque pour Liza Minnelli (sans toutefois les frais de voyages et des musiciens…) sur laquelle je m'étais renseigné pour un tout autre projet.

Le cachet fut toutefois immédiatement accepté par la banque.

“ C’est beaucoup, mais c’est génial qu’il accepte. On y va ! Pourvu qu’il vienne… Vous pensez vraiment qu’il va venir ?”.

En fait je n’en avais jamais douté : peut-être parce que moi aussi je suis un peu Rom quelque part… Et parce que j’avais compris que les Cziffra… avaient besoin de sous. J’établis donc le contrat et l'envoyai à Soleika.

Coup de téléphone : “ Yves, je vous aime beaucoup et d’ailleurs vous êtes de la famille, mais le contrat que vous m’avez fait, ça ne va pas, allons... Bien entendu, le cachet que le Maître vous demande est un cachet net-net ! C’est la somme exacte que vous devrez lui remettre ! Là, vous me faites un cachet brut dont il faudrait soustraire 20% de charges sociales : ça ne va pas. Si vous ne pouvez pas payer le cachet que le Maître a proposé, alors le Maître ne jouera pas.”

Je suis revenu vers la banque, qui accepta de payer le cachet net.
“Mais cette fois, finies les discussions, il n’y aura pas un sou de plus !”

J’en fis part d’un ton solennel à Soleika,  qui se récria en disant que chez les Cziffra on n’avait qu’une parole et que la négociation était close désormais. Et elle ajouta que, “Ah oui, mais il faudrait, quand même, que le Maître soit payé en liquide avant le concert.” Je me suis un peu énervé. En liquide, je ne savais pas si le sponsor accepterait pour un tel montant. Mais payer avant le concert, il n’en était pas question. Ce serait à l’entracte, quand Georges entrerait en scène pour la seconde partie. Elle accepta, mais demanda à voir l’argent avant le concert, ce qu’on lui accorda.

Quelque temps après la signature du contrat, Soleika me rappella. Je m’étais calmé, et hors la crainte qu’elle annule le concert, j’étais bien content de l’entendre : elle me manquait déjà.

“Yves, comme vous êtes de la famille, on peut tout se dire. Avec Georges on a pensé à quelque chose. Vous allez nous payer le cachet net-net n’est-ce pas ?”

- “Oui, oui…”

“Alors voilà : ça va vous coûter beaucoup d’argent : les charges sociales salariales, patronales, les impôts, tout ça…”

- “Oui, oui…”

“On pourrait faire une bonne affaire, vous et la banque et nous aussi…”
Je commençais à craindre le pire.

“- Ah ? Comment cela ?”

“Et bien, puisque vous vous apprêtez à nous payer en liquide, on pourrait oublier le contrat et tout ça, et on partagerait l’économie : vous nous donneriez la moitié des charges sociales que vous devez payer, et vous économisez l’autre partie. Tout le monde y gagnerait ! Qu’est-ce que vous en pensez, Yves ?”

“- Je pense que cela ne va pas être possible, Soleika, et qu’en outre vous m’aviez promis de ne plus jamais revenir sur ces histoires de cachet. J’en ai marre.”

“ Mais enfin, on pourra faire plein de choses avec cet argent, vosu savez on a de grands frais à la Fondation, des toits à réparer, une pièce à aménager… C’est idiot de gâcher l’argent ! Pensez-y ! “

C’était il y a près de 35 ans, il y a prescription et je n’embarrasserai donc personne en révélant maintenant que la banque accepta, à ma surprise, d’augmenter encore le cachet net pour complaire aux fantaisies de Soleika. Et de l’apporter en cash, dans une malette en cuir.


Personne ne croyait que ce concert Cziffra aboutirait quand j’en fis l’annonce. pas même sa maison de disques, que j’avais démarchée pour obtenir une publicité dans le programme ; elle la paya mais jugea inutile d’en fabriquer le typon “puisqu’il ne viendrait pas”.

Le public ancien de Cziffra et de jeunes mélomanes s’étaient précipités à la caisse de la Comédie où officiait une vieille dame délicieuse aux cheveux rouges, Pierrette. On était avant l’ère de l’informatique. Pour faire les réservations, il fallait venir sur place ou se rendre dans une agence, ou sinon téléphoner… mais Pierrette, qui se disait trop dérangée par le téléphone, laissait le combiné décroché un peu trop souvent.

Quelques jours avant le concert, la regrettée Anne Rey alla interviewer Cziffra pour Le Monde (l’article intégral est disponible en ligne, si vous avez un abonnement au journal) et son article fut très fin et très émouvant. Je n’étais pas avec la journaliste quand la rencontre eut lieu, mais on me raconta qu’ils s’étaient enfermés plusieurs heures dans la chambre de Cziffra, d’où l’on entendait jaillir de temps en temps les sons du piano, des échanges animés, des rires et des pleurs. Et qu’ils en ressortirent tous deux les yeux rougis. 


Extraits de l’interview du Monde par Anne Rey [ 9 décembre 1986 ] :

" Pendant deux ans, la seule vue d'un piano m'a donné envie de vomir, dit-il. Je ne pouvais pas me décrisper ; la nuit, j'agressais les passants dans la rue. Je suis tombé à terre, et, jusqu'en 1984, je ne me suis pas relevé.

" Brusquement, j'ai accepté. J'ai compris que boire deux bouteilles de whisky par jour ne changerait rien à la mort de mon fils. Sans aide, sans médecin, sans parler à personne, j'ai cessé de boire et de manger. Je me suis imposé d'avoir faim sept jours sur sept. " Faites attention, c'est dangereux, il n'y arrivera jamais", disait-on à ma femme. J'ai perdu vingt-trois kilos. Je travaille à nouveau quatre à cinq heures chaque matin.

" Se remettre au piano, ce n'est pas seulement une question de main ou de mémoire. Il faut discipliner tout son être physique pour pouvoir en disposer de la même façon chaque matin Autrefois, je me levais, je sautais au clavier, et mes doigts roulaient d'eux-mêmes. Avec l'âge, je suis devenu irrégulier, les mêmes intervalles me tombent un jour sous les doigts et, le lendemain, tout le travail est à recommencer.

" En sortant de ces deux années, j'ai eu terriblement honte, puis j'ai retrouvé, avec le sentiment de mon humanité, l'impatience de regagner mes pouvoirs anciens. Jamais je n'avais eu faim de musique à ce point. Je voulais tout rejouer. Par quelle œuvre commencer ? J'arrêtais mon choix. Ma musculature renâclait. Comment la plier ? Ce terrible dialogue a duré quatre mois, sans résultat. Mais la décision était là : bientôt, les progrès ont commencé. "


Le jour du concert m’a aussi réservé son lot de surprises.

Yamaha avait envoyé spécialement quatre pianos de Hambourg, magnifiques. Cziffra en choisit un, mais les représentants français de la marque jugèrent bon de mettre l’élu immédiatement dans un camion qui devait faire, avant le concert de Paris un grand tour par l’Est de la France, et il y faisait très froid. LMe camion omba en panne quelque part près de Colmar, bien sûr. L’accordeur dépêché la veille du concert, un petit homme extraordinaire, attendit frigorifié le piano une bonne partie de la nuit et en était malade de honte. Il se trouva un idiot le lendemain pour raconter l’histoire du camion et de son piano congelé à notre pianiste, déjà stressé au plus haut point.

C’est moi qui ai tout pris. Quand j’arrivai en début d’après-midi au théâtre, brave gars, j’entendis depuis l’escalier Cziffra répéter. Je m’avançais avec émotion vers lui dans la salle, pour le saluer. Nous y étions ! Mais je fus accueilli par un tombereau d’injures : le décor de Clérambard, hobereau ruiné en son château des courants d’air, comportait un lit, sali pour les besoins de la pièce, qui avait été imprudemment rangé par les techniciens dans un coin de la loge du pianiste, sans le recouvrir d’un drap propre. Comment avais-je pu, me hurla dessus Cziffra, lui réserver un tel taudis pour se reposer ? J’étais dégoûté.

Cependant, le concert fut splendide. Le décor ocre de Clérambard, sans son lit sale mais si joliment éclairé, créait une couleur terre de sienne tout autour de l’artiste. Et la sonorité bronze que j’avais entendue à Enghien-les-Bains y était miraculeusement accordée. Les Schubert aussi.

Cziffra me prit le bras avant d’entrer en scène pour la deuxième partie. Il essuya la sueur de son front sur mon éternel vieux costume en me souriant.

Soleika, elle, a bien failli embarquer la valise en cuir avec les billets dedans, mais je lui ai réclamée. Elle a mis l’argent dans un sac plastique.

Le concert s’acheva sur un lancer de roses. 

Cziffra a par la suite rejoué à Paris.

Il est mort en 1994 à l’âge de 73 ans, seulement.


À noter :

La Fondation Cziffra organise un concert en hommage à Cziffra qui sera donné par Boris Berezovsky le 19 novembre prochain.

À lire :

“Des canons et des fleurs”, étonnante autobiographie. À rééditer. Quand ?


Quelques disques à écouter parmi tant d’autres…

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J’avais commis une erreur, j’ai évoque originellement dans ce texte un récital au Casino d’Enghien-les-Bains. En fait, il s’agissait du casino de Forges-les-Eaux.