COUACS INFO HEBDO #34

L’actualité me conduit à revenir sur un sujet déjà largement évoqué dans COUACS. À l’occasion du départ de Laurent Bayle de la Philharmonie de Paris, on a annoncé que la hache de guerre avait été enterrée avec Jean Nouvel, son architecte, au terme d’un conflit assez vif. Au-delà des rodomontades de l’ancien directeur, reproduites par quelques journalistes complaisants, Le Monde sous la plume de Isabelle Regnier, a heureusement posé le problème vendredi dernier, et assez complètement, comme il aurait dû l’être depuis longtemps.

Le Figaro avait peu avant publié les bonnes feuilles préliminaires à un livre de Laurent Bayle qui ne paraîtra qu’en janvier prochain chez Odile Jacob. N’attendez pas pourtant, à la vue du titre “ Le roman noir de la Philharmonie de Paris”, qu’il y soit question de l’ardoise que Bayle laisse en partant, pour prix de son obstination, et qui a été miraculeusement soldée en même temps que son départ.

Non : il n’est ici question que d’autosatisfaction. Ces extraits sont intéressants parce qu’ils valent confession. Bayle y avoue benoîtement tout, absolument tout ce qui peut lui être reproché dans l'affaire de la Philharmonie : la conduite aveuglée d'un projet mis en œuvre au mauvais moment, avec rouerie, sans aucun scrupule quant aux coûts annoncés dont il savait dès le début qu'ils seraient explosés, en grillant tous les feux rouges et en roulant l’État et les collectivités locales pris dans la seringue.

J'ai toujours été contre la construction de la Philharmonie de Paris au titre d’un simple mélomane n’ayant aucun intérêt professionnel dans l’affaire. Je l'ai écrit dès son annonce, alors qu'on venait à peine de rénover Pleyel, qu'on fermerait dès l'ouverture de la Philharmonie et qu’on interdirait ensuite au classique.

J’étais contre pour plusieurs raisons : s'il était vrai que Paris n'avait pas de grand auditorium absolument idéal, on disposait depuis peu de Pleyel rénové, qui n'était vraiment pas mal. Construire la Philharmonie allait au surcroît mobiliser des moyens publics de fonctionnement concentrés une fois de plus au seul profit du public de Paris et de l'Ile de France. À quoi s'ajouterait la pompe à sponsoring privé subséquente pour compléter les subventions, au détriment de la liberté de programmer à Paris ailleurs et au détriment plus grave encore des moyens alloués à la province qui en a tant besoin.

À choisir entre "pas assez", et "beaucoup trop", le lobbying de Bayle et ses soutiens n'a pas hésité à faire triompher la conception du divertissement selon leurs critères : le coûte que coûte culturel, c'est eux.

Le scandale de la Philharmonie de Paris n'est pas seulement civique vis-à-vis du reste du pays, ni même financier au regard du coût final de sa construction — on en a vu d'autres. Il est aussi esthétique et économique dans le champ musical, ce qui n'est pas souvent relevé, ni par ceux qui ont examiné le problème sous l'angle de l'architecture, ni par les spécialistes des finances publiques.

La Philharmonie de Paris a en effet augmenté de manière spectaculaire la part de marché de la musique classique subventionnée à Paris et en Ile-de-France, en faisant verser l'économie de la production dans une situation périlleuse au détriment de tous les autres acteurs, privés ou subventionnés. En soutenant ce mastodonte aux ambitions qui semblent infinies parce qu’il faut bien l’animer maintenant qu’il est construit, les pouvoirs publics ont tapé sur les doigts de leur propre politique de soutien à la vie musicale dans la région, en engendrant un monstre écrasant et déstabilisant, même pour une institution telle que la Seine Musicale dans l’Ouest parisien.

Depuis la création de la Philharmonie de Paris, la situation des producteurs privés est devenue intenable. Le rêve des agents internationaux est d’espérer faire passer leurs poulains dans cette Philharmonie tellement séduisante, même s’il leur faut attendre, peut-être en pure perte. La puissance du battage des relations publiques de la Philharmonie face à la précarité des entrepreneurs privés disssuade ces derniers de prendre des risques dans une grande salle parisienne à laquelle de grands talents peuvent légitimement prétendre. Sans parler des artistes ou des orchestres que la Philharmonie a rabattus en ses murs au détriment des producteurs qui leur avaient été fidèles pendant de nombreuses années. D’ailleurs il n’y a plus de "grande salle" de concerts privée disponible à la location à Paris, Laurent Bayle ayant fait interdire le classique Salle Pleyel après l'avoir fait ré-aménager pour la rendre compatible avec les exigences techniques du Stand-up ou des Sœurs Berthollet !

C'est ainsi que dant un monde où les meilleurs talents sont repérables sur Internet et par les disques plus que jamais, beaucoup d’entre eux ne viennent pas à Paris.

Une telle position dominante accordée à un établissement public aurait dû s'accompagner d'un souci scrupuleux de l'équité et d’un cahier des charges exigeant. Au contraire, la politique de la Philharmonie, obnubilée par le remplissage, en a fait une vitrine naïve et servile du show-business classique international avec un défilé inédit de “stars”, solistes et orchestres ; avec la prédominance du répertoire germanique au détriment de la musique française et de graves lacunes dans le répertoire de la musique du XXe siècle. Sans parler pour finir de l’intrusion de la variété prétentieuse, à en faire se retourner Pierre Boulez dans sa tombe.

Quand la pandémie est survenue, Bayle tourna casaque sans hésiter et en grand philosophe nous invita par ses déclarations à revoir le modèle qu’il avait lui même developpé au-delà du raisonnable, en nous donnant des cours d’écologie… C’est un comble ! On a maintenant la preuve qu’il a longtemps dit n’importe quoi et en de nombreux domaines.

Le Monde a donc publié vendredi 12 novembre un article quasi-miraculeux sous la plume de Isabelle Regnier, quelques jours après que Marie-Aude Roux, titulaire de la rubrique classique du quotidien, eut passé la brosse à reluire à Laurent Bayle à l'occasion de son départ, et qu'on apprit que la Philharmonie et Jean Nouvel avaient miraculeusement soldé leurs différends par un protocole.

Le titrage de cet article est d’ailleurs différent sur Internet et encore plus adéquat : L’accord entre Jean Nouvel et la Philharmonie de Paris est une défaite pour la transparence financière.” En effet. Et personne ne parle des bénéficiaires des cachets et des surprogrammations : il n’y aura aucun contrôle là-dessus.

Cet article pour la première fois pointe tout ce qui a été passé sous silence, tant la Philharmonie de Paris a de défenseurs affidés.

On comprend parfaitement que les mélomanes enragés et les journalistes gâtés puissent adorer et défendre cette Philharmonie de Paris qui leur apporte sur un plateau chaque soir du caviar bon marché. Un tel égoïsme de comportement m’a pourtant toujours profondément choqué. Cette politique musicale qui vante ses activités éducatives en mode cache-sexe serait plus productive si elle était décentralisée et n’aurait nul besoin du chapeau de gendarme signé Jean Nouvel et des espaces afférents pour se déployer.

C'est tant pis pour les autres publics de province, qui n'ont pas accès à des prestations équivalentes ni même à aucun orchestre ou salle symphonique à 300 ou 400 kilomètres de chez eux, disparité d’ailleurs parfaitement connue et relevée une fois encore sans grande surprise dans le rapport récent commandé par le Ministère de la Culture sur la situation du symphonique en France.

Soyons optimiste et attendons de voir comment Olivier Mantei, désormais à la tête du gros camion, va le manœuvrer dans l’avenir.


L’activité discographique consacrée à la musique française négligée du moins ne faiblit pas, comme on le verra plus bas dans la sélection des nouveautés et rééditions récentes de la semaine.

Ce sont les programmes des concerts qui, en revanche, restent bien conservateurs, en particulier dans les grandes institutions symphoniques et les opéras, même si la saison en cours à Radio-France a fait, il faut le dire, des progrès. Toutefois s’il est important que les jeunes et vieux compositeurs vivants gagnent leur vie et reçoivent des commandes, subsiste un grand trou noir sur les compositeurs français de l’après-guerre et de l’immédiat avant-guerre — ceux-là mêmes tombés aux oubliettes.

[ Spécial Copinage ]

À ce propos, et pour les fidèles lecteurs parisiens de COUACS, je ne saurais trop conseiller le concert qui sera organisé le 1er décembre Salle Cortot par le Fonds de dotation Galaxie-Y , qui a été créé par Françoise Thinat. Au programme, pas moins de deux créations de compositeurs vivants (Jacques Lenot, Didier Rotella), mais aussi des œuvres de Georges Hugon et Antoine Mariotte qui seront interprétées par les très brillants Kirill Zvegintsov et Andrew Zhou. Ce concert est intéressant parce que l’idée même de Thinat, son militantisme, a toujours été de faire co-exister les esthétiques sans les opposer. Qui récemment, a programmé du Georges Hugon dans un concert !? Tous les détails ici.

COUACS dispose de quelques invitations pour deux personnes à l’intention de ses fidèles lecteurs. Pour en bénéficier, il suffit d’envoyer un mot à contact@couacs.info en indiquant votre nom et le nombre de places souhaité.


Quelques disques à écouter, récemment apparus sur les plateformes de musique en ligne…

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