On veut écouter de la musique, pas du plastique !

Chaque vendredi, retrouvez la contre-sélection des nouveautés et rééditions discographiques de COUACS. Publié le vendredi 20 novembre 2020.

ON VEUT ÉCOUTER DU CLASSIQUE ! PAS DU PLASTIQUE !

Le nombre de parutions ces derniers temps paraît tirer un peu la langue du côté des vraies nouveautés, traduisant les conséquences des premiers confinements sur les enregistrements qui auraient dû paraître à la rentrée. Il y a tout de même de quoi faire, mais cela donne du temps pour se pencher sur l’océan des rééditions disponibles sur les plateformes de streaming. La musique numérique propose désormais sur les différentes plateformes légales une bonne majorité des fonds de catalogue enregistrés du début du XXème siècle à nos jours. Il en manque, mais il y a quand même déjà de quoi faire. Voilà une somme de richesses extraordinaires, que nous n’aurez pas assez de toute votre vie pour les écouter toutes, une vie que COUACS vous souhaite longue, et heureuse.

Le verdict, musicalement, pour ultra-connaisseurs, est merveilleux. Mais pour les amateurs jeunes ou débutants, et malgré les informations qu’on peut trouver sur Internet, mais, quel fatras que les albums de fonds de catalogues ! Tout est fait, encore, pour privilégier la qualité d’édition des CD, au détriment de l’amélioration des services de musique en ligne. C’est d’une naïveté insigne. On pourrait au moins faire en sorte dans tous les cas, que les téléchargeurs, qui paient assez cher, aient la documentation !

Le mépris de la documentation par tant de rééditeurs numériques, les Majors en particulier, est une honte incompréhensible qu’on dénoncera sans cesse, d’autant que cela ne leur coûterait pratiquement rien. Cela fait 20 ans que le problème de la documentation classique en numérique est posé, et cela fait 20 ans qu’on patine. Le son est généralement correctement restauré. Mais en ce qui concerne les informations nécessaires à la contextualisation des enregistrements dans la carrière de l’artiste ou dans l’histoire du disque, quelle misère.

Voici pour commencer, chez Supraphon, en revanche une réédition absolument exemplaire, et à tous égards.

NOUVEAUTÉS

On commence par la nouveauté discographique d’un très, très grand pianiste, Andrei Gavrilov, qu’on perd de vue de temps en temps… et pour cause : il est un peu difficile à suivre. Raison supplémentaire pour saluer ce nouvel album convaincant, superbe. Ses Schumann en particulier sont d’une fraîcheur, d’une évidence, d’une force de conviction… Ces qualités qui vont bien au-delà des excentricités ou des petits dérapages.

Bien différent ! Le guitariste Sébastien Llinares propose un bel album consacré à la musique de Luys Milan. Une musique qui nous vient du Siècle d’Or espagnol, étonnante d’inventivité, et qui semble poser les bases de tant de la musique espagnole qui viendra après.

Il est de bon ton depuis assez longtemps sous les cieux français de regarder avec un rien de condescendance le travail prolifique de Harry Christophers et de ses troupes musicales britanniques. La parution de ce disque comprenant la Messe Nelson de Haydn, qui n’encombre pas autant que la Cinquième de Mahler les nouveautés, me semble l’occasion d’y retourner voir.

Le pianiste sud-africain Daniel-Ben Pienaar n’est pas un inconnu, déjà à la tête d’une impressionnante discographie parue sur le label AVIE. J’avoue que j’avais un peu négligé de l’écouter. Erreur. Voici nouvel le album que Daniel-Ben Pienaar consacre à 12 sonates de Schubert. Oui, je sais, il y a embouteillage au portillon sur ce répertoire, et d’incessantes publications. Prenez le temps d’écouter cet artiste. Que cela nous fasse tous méditer sur le gap qu’il y a souvent entre notoriété et qualité. Fort bien enregistré.

Encore une intégrale des sonates pour piano de Beethoven, cette fois par le texan Adam Golka ! C’est l’avalanche, le trop-plein des intégrales pour piano de Beethoven, franchement. Je n’ai pas encore écouté ce premier volume. Mais vous ? Pourquoi ne pas tenter le coup et nous dire ce que vous en pensez ? Que je ne sois pas seul à travailler pour cette chronique ! Les réactions sont bienvenues au pied de cet article.

Les musiciens de Spectrum Concerts qui jouent dans ce disque sous la direction artistique de Frank S. Dodge sont Boris Brovtsyn, Clara-Jumi Kang, Gareth Lubbe, Yura Lee, Jens Peter Maintz, Torleif Thedéen et le pianiste Eldar Nebolsin, qu’on connait bien par ses disques chez Naxos. Ils forment un collectif berlinois aux programmes originaux et excitants.
Spectrum Concerts a même maintenant une antenne à New-York, à laquelle contribuent des artistes tels que Janine Jansen, Alexander Sitkovetsky, Robert Levin… La musique de Korngold est un grand bain de lyrisme, avec des thèmes gorgés de sève. Le Trio avec piano ici programmé est son Opus 1, et le Sextuor à peine plus tardif : ce sont des œuvres de jeunesse. J’ai une petite réserve sur la prise de son, que je trouve manquer un peu de définition. Rien de rédhibitoire néanmoins.


LE LABEL DE LA SEMAINE : NORTHERN FLOWERS

Northern Flowers est un label russe d’archives de grande qualité, qui propose une documentation impeccable, avec livrets numériques inclus et, chose rare, absolument touss les détails sur les enregistrements, les dates, les interprètes… Un travail de pro ! Ce sera pour vous, je l’espère, un régulier compagnon de route musicale : il y a tant à y découvrir.

Je profite de la parution de ce très interessant disque “Leningrad Concertos”, consacré aux œuvres de Galina Ustvolskaya (1919-2006) , Orest A.Yevlakhov (1912-1973), Vladislav A.Uspensky (1937-2004) et Grigory Ovshievich Korchmar (né en 1947) pour attirer votre attention sur le label, et ses près de 70 albums déjà disponibles en numérique et on nous en promet d’autres. Le label est dédié aux nombreux compositeurs liés d’une manière ou d’une autre à la ville de Saint-Pétersbourg. On y trouve des intégrales précieuses telles que l’intégrale de la musique de chambre de Taneyev, l’intégrale des quatuors de Mysakovsky… Et une série "War-Time Music" (Musique en temps de guerre) dont 18 volumes sont déjà parus, consacrée au répertoire composé à l’occasion du siège de Leningrad (1941-1944). Les livrets comportent des photos. Le label travaille par ailleurs avec les ayant -droits ou spécialistes de compositeurs tels que Lyadov, Boris Tchaïkovski, Boris Tichenko, dont la quatrième symphonie, une œuvres marquante, vient d’être rééditée dans l’interprétation de Rozhdestvensky lors de sa création à la tête de l’Orchestre de Leningrad en 1974. Le label a été créé par Yuri Serov, lui même pianiste et chef, et fils du chef d'orchestre Edward Serov, disparu en 2016.


LES RÉÉDITIONS


Voici pour commencer, chez Supraphon, une réédition absolument exemplaire, et à tous égards.

Tableau d’honneur

Supraphon publie en coffret de CD, qu’il a rendu disponible en numérique à l’identique, l’intégrale des quatuors de Beethoven par le Smetana Quartet. Artistiquement, les Smetana remettent la tête en place, et l’église au milieu du village. Le grand Art, rien à ajouter, sauf à y passer des jours et des jours.
Et quand vous saurez que les Smetana jouaient tout leur répertoire en concert par cœur et sans partitions !
Les enregistrements ont été réalisés entre 1976 et 1985. Le projet était une coproduction entre Supraphon et la Nippon Columbia, ce qui a permis dans bien d’autres cas aussi au label tchèque d’accéder tôt à l’enregistrement numérique. Réédité qui plus est en HiRes 24-Bit/192kHz ! Et avec livret numérique ! Merci et bravo, Supraphon.

Peter Serkin n’était pas seulement le fils de son père Rudolf Serkin. Récemment disparu, Peter Serkin a fait carrière avec un prénom qu’il s’est forgé très vite. Il était en outre un type remarquablement intelligent, constamment curieux dans ses programmations, et très dévoué à la musique des compositeurs de son temps. Sony Classical, qui possède le fonds de catalogue RCA, a réédité tous les disques que Peter Serkin a fait pour eux. Et parmi eux, cette gravure de 1971 sauf erreur, consacrée à la transcription pour piano que Beethoven réalisa lui-même de son Concerto pour violon. A l’époque, cet enregistrement était une sorte de première (j’aime bien la mention assez dégueulasse “First major recording” qui signifie : cela a déjà été enregistré, mais voilà enfin la bonne version !). Cette version avait été précédée en effet, c’est amusant, par le disque de la pianiste Hélène Schnabel, elle-même épouse de Karl-Ulrich Schnabel, lui même grand pianiste original, et fils du monument Arthur Schnabel. Bref, les interprètes de ce concerto un peu “à part”, se recrutent souvent dans les grandes dynasties, où les chiens ne font pas des chats. Les métadonnées sont correctes mais il n’y a pas de livret numérique. Pourquoi dans le cas d’un album reproduit en numérique à l’identique, comme c’est le cas ici, ne pas fournir la reproduction du verso de la pochette originale ? Le coût d’un scan chez les majors avec les overheads, c’est si cher ?

Leontyne Price et André Previn en duo ! Ce disque date de 1975 et proposait une sélection d’airs célèbres extraits des comédies musicales signées Rodgers & Hammerstein et Rodgers & Hart, avec les arrangements additionnels Shelley Manne.
Métadonnées correctes, rien de plus. Voilà du crossover grandiose !

À mon avis, un stagiaire de chez DG a commis ici une erreur, et a pensé se trouver devant une nouveauté du soupeux Max Richter, qui aurait voulu poser branché dans le style 1950. C’est pourquoi il a soigné le visuel. Pas grave, mais de cet album Liszt et Reger je ne saurais RIEN vous dire : en particulier si il s’agit d’une compilation ou d’un album réédité du grand organiste. En regardant bien les métadonnées on apprend que le copyright est de 1956, mais on ne saura rien du nom de l’instrument sur lequel joue Karl. Pas même Discogs ne sait me renseigner. Démerde toi avec ça, mélomane ! Pas de livret, bien sûr.

Daniel Barenboim est en train de publier une énième intégrale des sonates de Beethoven chez DG. Il est plaisant de réécouter à cette occasion ses tout-premiers enregistrements Beethoven réalisés pour le label Westminster. On a là un musicien de 16 ans, et déjà c’est énorme, irrésistible de talent dans les trois plus fameuses sonates. Universal avait publié il y a quelques années un gros coffret consacré aux enregistrements Westminster qui leur appartiennent, avec un livret explicatif. Ce sont les mêmes masterings qu’on entend ici, mais sans aucune information en revanche. On sait seulement que le copyright est de 1959 ce qui fait imaginer que l’enregistrement date de 1958. Conclusion : les vieux qui achètent des CD ont le droit de savoir ce qu’ils écoutent, mais les jeunes adeptes du classique, qui se foutent pas mal du plastique, on le droit de ne rien savoir. Que voulez-vous, c’est ainsi que notre monde prend soin de l’éducation de ses enfants…

Un beau coffret consacré à la formidable pianiste Ruth Slenczynska vient de paraître, réalisé par Eloquence, une sorte de section australienne de Universal Classics, qui réalise depuis de nombreuses années d’utiles rééditions, rééditions maintenant systématiquement disponibles en numériques depuis la “centrale” de la major, si je comprends bien. Le coffret vendu sous forme physique CD est est pour sûr accompagné d’un livret de quelques pages. En numérique il n’en est rien, une fois de plus. Et encore, ici avons-nous la chance de disposer de l’intégralité du coffret physique en numérique. On verra dans une autre chronique le chaos qui règne souvent en ce domaine. Si vous ne connaissez pas Ruth Slenczynska, je me permets de vous renvoyer à Wikipedia mais pas seulement : il y a beaucoup de documentation disponible sur cette artiste merveilleuse, enfant prodige très malheureuse, élève de Schnabel, Cortot, Hoffmann et Rachmaninov ! Elle a publié un livre Forbidden Childhood où elle raconte sa terrible enfance. Je la vois sur cette photo, et je la retrouve comme je l’ai vue, visage identique quand j’ai eu le bonheur de la rencontrer il y a quelques années à Paris, une vieille dame qu venait alors de faire son come-back à Carnegie Hall. Ruth Slenczynska est toujours parmi nous et, il n’y a pas si longtemps, elle jouait encore. Earl Wild avait beaucoup œuvré pour la faire reconnaitre en publiant des enregistrements sur son label Ivory Classics. Je ne sais pas pourquoi ils ont disparu actuellement des radars, en numérique, je vais demander.


On quitte DG et on arrive au chapitre de quelques rééditions numériques proposées par Warner Classics. Ce sera une recension régulière dans cette chronique sinon exhaustive, eu égard à la qualité du passé dont ils sont détenteurs.

Depuis que Warner a “avalé” le classique EMI, les rééditions EMI paraissent sous label Warner Classics (les pochettes sont souvent retouchées pour faire disparaitre l’ancien logo), ou sous label Erato, si je comprends bien, quand il s’agit de rééditions de productions de la branche française. Tout cela obéit sans doute à de savantes logiques internes de business-unit mais ne fait que rajouter de la confusion pour les mélomanes non-chenus. L’identité d’un catalogue fait l’histoire du disque. Pour l’instant on est en train de créer un chaos documentaire au lieu d’éclaircir les choses. Ou alors, ubne fosi encore, une petite note documentaire accrochée à l’album ferait l’affaire. Pour les œuvres célèbres on se fiche même d’avoir un texte, on veut du contexte, de l’histoire du disque.

Sublime réédition, hélas sans aucun détail. C’est l’une des plus belles versions du concerto de Sibelius, par la magnifique Ida Haendel qui nous a laissé tomber il y a peu. Pochette d’origine, métadonnées correctes, on nous dit par le copyright que cela a été publié en 1976 — ce qui ne nous dit pas quand exactement cela a été enregistré. Pourquoi ne pas nous donner le dos de la pochette d’origine ?

Bien oublié, le violoniste Tibor Varga, né en Hongrie, qui a connu une carrière brillante et a servi la musique de ses contemporains. Cette réédition numérique est donc bienvenue. Mais, pas de livret, pas de détails.

Les disques de Maria Callas ont tous été réédités dans tous les sens, et la documentation fournie. Mais ne trouvez-vous pas qu’il y a un charme supérieur à réécouter un enregistrement fameux sous sa pochette d’origine, comme ici cette Traviata en 1953 sous la direction de Santini, plutôt que sous des rhabillages plus ou moins heureux ? C’est la version numérique d’un coffret de CD identique, publié en 2014. On ne nous donne pas le dos du coffret, ce qui serait bien utile et vraiment facile à faire. Moi, je vous le donne, j’ai été le piquer sur Amazon ! Peut-être que nos amis éditeurs pourraient considérer que le client d’un brave service de musique légal, qui télécharge des albums à 20 euros et plus, ou paie de 10 à 30 euros par mois a droit à quelques égards ?


Tableau d’horreur

Je promets que j’ai écouté le nouveau disque de Gautier Capuçon consciencieusement du début à la fin. Et je le dis comme je le pense : c’est mauvais et pénible. Je n’ai absolument rien contre le crossover un genre très sérieux et très honorable quoiqu’il y parait, quand il ne méprise pas son public. Et je me promets de proposer dans les semaines qui viennent des exemples d’albums talentueux dans ce domaine, récents ou anciens. Mais ça, c’est pitoyable. Et GC entraîne dans son naufrage Jérôme Ducros qu’on a jadis estimé. Ce truc est sorti le 6 novembre, avec comme vous le voyez la Tour Eiffel en couverture. Et comme dans la famille on ne recule devant aucune récupération au titre de la bienveillance, GC publie ça le 13 sur les réseaux sociaux :

Voilà ce que cela mérite seulement, et désolé de terminer si mal cette chronique :


(*) BON À SAVOIR

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