Ce disque m'avait valu bien des ennuis

Au cours des années 2003 et suivantes, le label Brilliant Classics s’était lancé dans la publication d’une intégrale Mozart. Cette marque avait alors un deal particulier avec des chaînes de drugstores aux Pays-Bas chez Superdrug et en Allemagne chez Aldi et Rossmann, qui proposaient régulièrement de copieux coffrets de disques classiques réalisés sous forme de produits spéciaux commercialisés en ventes-flash, un peu à la manière de ce que fait Lidl aujourd’hui sur des produits hors-alimentaires, à prix cassés.

Brilliant Classics aurait pu s’en tenir à faire du super-budget bas de gamme, mais le label était audacieux et malin : plutôt que de faire des produits banals, son Directeur Artistique profitait de la manne financière que procuraient ces achats importants et fermes pour constituer un catalogue cohérent.

C’est ainsi qu’il imagina, après une intégrale Bach, une intégrale Mozart que les clients des drugstores pouvaient se constituer semaine après semaine, coffret après coffret. Si vous comparez une telle démarche à celle de France Télévision aujourd’hui dans le domaine culturel, qui est mieux-disant ? Aldi ou France Télévision ? Mais je m’éloigne du sujet.

Ces coffrets thématiques plaisaient beaucoup dans les drugstores, mais étaient en échec chez les disquaires spécialisés, en France en particulier. Je ne parvenais à vendre qu’une centaine d'exemplaires par référence, et encore. Bien sûr, la Fnac se pinçait le nez et personne n’écoutait sérieusement ce qu’il y avait dedans. Ce qu’il y avait dedans était un mixte d’enregistrements pré-existants parfois prestigieux, “licenciés” (c’est-à-dire dont on louait, au sens locatif du terme, l’utilisation d’une bande pour une période donnée) à des maisons de disques classiques indépendantes ; et d’enregistrements nouveaux spécialement commandités pour l’intégrale quand il était impossible de licencier certaines œuvres.

Par exemple, le plus gros et le plus coûteux problème fut celui des opéras de jeunesse de Mozart : il n’en existait à l’époque qu’une seule intégrale de qualité suffisante et suffisamment récente. Mais elle appartenait à une Major : hors de question d’y avoir accès et de la licencier. Brilliant Classics, aussi incroyable que cela puisse paraître, réalisa une intégrale des opéras de jeunesse de Mozart tout spécialement, sous la baguette de Jed Wentz avec son ensemble sur instruments d’époque Musica Ad Rhenum qui est loin d’être honteuse, et fut castée avec de jeunes chanteurs qui ont fait carrière depuis.

En janvier 2004 l’intégrale était complète, mais toujours vendue en coffrets encombrants, chaque CD dans sa boite plastique à l’ancienne. On discuta au Midem de la faire reparaître en vue de l’Année Mozart sous une forme bien plus compacte, et à un prix craquant, au terme d’une dure négociation ! Et en effet, elle fut rééditée au mois d’août 2004 sous la forme d’un coffret de 170 CD plus un DVD au prix public incroyable de 99 euros, ce qui amenait le prix de chaque galette à € 0,58 environ et fit tousser dans le métier au point qu'une pétition fut publiée dans Le Monde contre "mon” coffret Mozart.
Oui mais, cette année-là et la suivante, grâce à ces coffrets tout de même vendus le prix d’une paire de chaussures, la part de marché du disque classique augmenta considérablement dans tous les magasins.

Je passe les détails, ce sera peut-être l’objet d’une autre chronique, car le succès inouï de cette intégrale présente toutes les caractéristiques d’un business-case pour école de commerce, avec son lot d’histoires assez incroyables et de rebondissements en tous sens.

L’un de ces rebondissements reste attaché à ce disque des Marches de Mozart que Brilliant Classics vient tout juste de publier sur les plateformes de streaming, ce qui m’a donné l’idée de vous en conter l’histoire.


Dans la toute première édition du coffret 170 CD Brilliant Classics de même que dans les coffrets thématiques qui ont précédé le gros coffret, ces Marches avaient été licenciées à la firme Delta, alors propriétaire du label Capriccio, dans la version du Mozarteum de Salzburg sous la direction de Hans Graf. D’ailleurs, ce disque est disponible aujourd’hui sur les plateformes de streaming, vous pouvez l’écouter :

Le succès de l’intégrale Mozart à l’automne 2004 a été violent et inattendu. Partout les stocks manquaient : le carnet de commandes était plein mais la capacité à fournir en panne, car cet objet de désir n’avait pas été anticipé industriellement pour être un tel succès. Beaucoup de confrères étaient furieux et assez jaloux, avec cette mentalité qui existe dans tant de milieux, mélange de conformisme et d’aigreur à l’égard de ceux qui parviennent à transgresser.


Et puis, malheur ! Un jour, je reçois la visite d’un huissier de justice. Pour ce coffret de 170 CD, Brilliant Classics avait oublié de renouveler à temps la licence des Marches sous la direction de Hans Graf ! Delta, le producteur de cet enregistrement, alors assez important en Allemagne et jaloux du succès de Brilliant Classics nous convoqua en justice — le label Brilliant Classics en Allemagne et moi le distributeur à Paris — pour contrefaçon et violation des droits du producteur. Qui plus est, en référé, c’est-à-dire en jugement d’urgence pour préjudice imminent. Ils étaient juridiquement parfaitement fondés à le faire. C’était davantage que fâcheux, et posait des problèmes à s’arracher les cheveux.

Les magasins étaient à ce moment-là bien garnis de coffrets. Si nous perdions le référé il aurait fallu les retirer de la vente ce qui aurait cassé la dynamique, d’autant plus que dans ces situations la Fnac était assez radicale.

Comment faire pour remplacer le disque litigieux des coffrets, sans retirer les coffrets eux-mêmes des magasins ? Les gens de chez Delta se montrant intransigeants et mauvais coucheurs, le plus urgent fut d’abord de ré-enregistrer d’urgence ces fameuses Marches, pour remplacer de toute façon le disque que nous ne pourrions plus exploiter. En 48 heures, des séances furent bookées à Bratislava avec la Capella Istropolitana sous la direction de l’excellent Nicol Matt, un chef collaborateur régulier de Brilliant Classics ; et dans la foulée le CD fut immédiatement pressé, une nouvelle pochette papier imprimée, et 100 exemplaires me furent envoyés par UPS à temps pour le procès. L’audience en référé au Tribunal de commerce de Paris fut stressante.

Heureusement, et à la stupéfaction des plaignants, j’y arrivai avec deux ou trois coffrets de l’intégrale, dûment cellophanés, portant toutes les étiquettes de la Fnac des Halles toute proche, en affirmant que nous avions fait retirer tous les exemplaires litigieux en vente dans les magasins et que nous les avions échangés avec de nouveaux coffrets, en vérifiant soigneusement que la version des Marches de Monsieur Graf n’y figurait plus, “une toute petite quantité d’exemplaires seulement des coffrets ayant été en fin de compte vendue avec cette erreur regrettable”.

Le juge fut convaincu et je crois me souvenir qu’on se mit d’accord sur le nombre de coffrets contenant la contrefaçon. On évalua alors le préjudice au prorata 1/170° du prix du coffret plus les frais de justice et un raton laveur. Brilliant Classics fut heureux d’être condamné à une somme dérisoire. Bien entendu, les coffrets que j’avais présentés au Tribunal étaient des produits bricolés, re-cellophanés par mes soins, dont j’avais seulement remplacé le CD problématique, et sur lesquels avant d’arriver au Tribunal, sur le Pont du Châtelet, j’avais recollé les étiquettes du jour et le code-barre de trois coffrets fautifs que je venais d’acheter à la Fnac.

L’intégrale Mozart chez Brilliant Classics a été plusieurs fois rééditée depuis lors. Et chaque fois avec des différences d’interprétations, car Brilliant Classics a été acquis par Edel, qui possède le label Berlin Classics, ce qui a permis de puiser dans les magnifiques catalogues d’enregistrements de feu l’Allemagne de l’Est, et a permis de moins licencier à des tiers. Cette intégrale était rouge, maintenant elle est verte, ce qui n’est pas une bonne couleur dans le spectacle et les Arts : cela porte malheur ! Je désapprouve.

Reste une question que je te pose, lecteur, en conclusion de cette petite histoire : maintenant que tu as la possibilité d’écouter l’une ou l’autre de ces interprétations des sublimes Marches , 1/170e de tout ce que Wolfgang a composé, laquelle préfères-tu ?