Charles-Valentin Alkan a enfin été reconnu à sa juste valeur depuis une quarantaine d’années grâce à de grands pianistes qui ont fait connaître son œuvre, Marc-André Hamelin en premier lieu. Passé à la postérité comme un redoutable virtuose, il était admiré par Liszt et fut le voisin immédiat de Chopin et George Sand au square d’Orléans à Paris. Juif érudit et misanthrope, l’homme fut un terreau fertile pour les légendes urbaines : on a, par exemple, souvent prétendu qu’il était mort écrasé par sa bibliothèque en tentant de saisir un exemplaire du Talmud. En tout cas, seules quatre personnes assistèrent aux funérailles de celui qui se déclarait « de jour en jour plus misanthrope et misogyne ».
L’orgue et surtout le piano-pédalier ont tenu une place majeure dans sa production. Pour l’orgue, il n’était pas un simple amateur, ayant remporté le premier prix au Conservatoire de Paris et ayant été nommé, en 1851, titulaire de l’orgue Cavaillé-Coll de la synagogue de Nazareth — poste dont il démissionna rapidement. L’un des premiers défenseurs de Jean-Sébastien Bach en France, il a contribué à l’essor de la technique de pédalier dès le milieu du XIXe siècle.
Il vouait en effet un dévouement total au piano à clavier de pédales, un instrument aujourd’hui à peu près disparu. Il s’agissait d’un piano équipé d’un pédalier de trente-deux notes chromatiques permettant de jouer les basses avec les pieds, à la manière d’un orgue. Alkan en était considéré comme le plus grand expert dès 1850. Ses compositions majeures, comme les 11 Grands Préludes, op. 66 ou l’Impromptu, op. 69, ont d’ailleurs été écrites spécifiquement pour le piano-pédalier (ou pour le piano à trois mains). Contrairement à l’orgue de l’époque, cet instrument offrait la réponse d’attaque et la dynamique du piano, autorisant des figurations virtuoses alors impossibles sur les instruments à tuyaux. La virtuosité exigée par Alkan pour les pieds a marqué l’histoire : Marcel Dupré considérait ses innovations comme vitales pour le développement de la technique moderne de l’organiste.
Ces œuvres sont aujourd’hui le plus souvent jouées à l’orgue par nécessité, poussant l’instrument dans ses derniers retranchements. Joseph Nolan, interprète de ce début d’intégrale, décrit d’ailleurs Alkan comme un « Widor sous stéroïdes » ! Il confie avoir consacré quatre années de pratique à ce projet pour maîtriser les partitions. Il joue ici sur un instrument construit en 1912 par Georg et Eduard Stahlhuth, restauré et agrandi par Thomas Jann entre 2001 et 2002, qui dispose désormais de 78 jeux réels et de quatre claviers manuels.
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💿 Références du disque
Intégrale des œuvres pour orgue de Charles-Valentin Alkan
Artiste : Joseph Nolan
Lieu : Orgue Stahlhuth-Jann de l’église Saint-Martin de Dudelange, Luxembourg.
Label : Signum
Référence : SIGCD982
Programme :
11 Grands Préludes, op. 66 (nos 1 à 11)
Handel, Messiah : Récitatif Thy rebuke hath broken His heart – Arioso Behold, and see (Transcription par C.-V. Alkan), op. 66 no 12
Petits préludes sur les huit gammes du plain-chant (nos 1 à 8)
Impromptu sur le choral de Luther « Un fort rempart est notre Dieu », op. 69 (Transcription par C.-V. Alkan)



