❤️❤️❤️ Suzy ❤️❤️❤️

Qu'on me donne une seule bonne raison de ne pas être nostalgique ! Et j’achèterai un abonnement complet plein tarif en “distanciel” à la Philharmonie de Paris.

En ce temps-là j'étais un journaliste affamé.
La rédactrice en chef de Diapason, Jacqueline Muller, ( je ne suis pas vraiment méchant, mais celle-là, qu’elle rôtisse longtemps en enfer ! ) ne mettait aucune hâte à répondre à mes sollicitations. Je lui proposais des articles de type "magazine" dont je défendais auprès d'elle l’utilité, mais je n'ai finalement réussi placer à cette Jacqueline que deux ou trois papiers.

Diapason était alors un dictionnaire de critiques, avec en couverture l'artiste discount du moment, genre Chamallow aujourd’hui, une discographie comparée, quelques news, et l’édito de son propriétaire, Georges Cherière.

Après avoir suivi les aventures de Radio Verte dont l'émetteur se déplaçait parfois dans un tube Citroën, j'ai fait ma place à Fréquence Gaie, où j’ai animé pendant trois ou quatre saisons une émission le mardi soir, qui s'appelait Melomaniac. Par chance, la fréquence de notre radio était voisine de celle de France Musique et me rapportait, par la grâce de l’invraisemblable désordre qui régnait alors sur la bande FM à Paris, des auditeurs supplémentaires égarés mais ravis, et parfaitement straight !

Je recevais dans cette émission des instrumentistes, et quelques uns des grands menteurs du métier. Je me souviens entre autres d'une émission au cours de laquelle Bernard Coutaz fondateur, infatigable combattant de harmonia mundi jura ses Grands Dieux que lui vivant, sa maison ne ferait jamais presser de CD. En fait, les usines livreraient aux magasins un mois plus tard les premiers CD de sa marque…

L’émission marchait bien, les auditeurs étaient chauds-bouillants. Je succédais ou précédais d’ailleurs une émission de petites annonces de rencontres particulièrement efficace.

Un matin, je reçus le coup de fil d’une dame au fort accent hongrois, qui se présenta comme attachée de presse de la Principauté de Monaco, de l’Orchestre National et de quelques autres artistes. Son nom était Suzy Lefort. Elle avait été aussi l’attachée de presse de l’Opéra de Paris, du Festival d’Aix…

Elle me parla tout de suite comme à un grand homme. Elle me vanta mes mérites mieux même que ma mère ne l’avait jamais fait. Elle disait tenir absolument à faire ma connaissance, et rapidement car, disait-elle, j’étais selon beaucoup de ses amis dans le métier, le meilleur de ma génération. Ce que la suite a bien sûr confirmé, cela va sans dire.

Elle me proposa une date pour déjeuner, et je mentionnai innocemment que c’était, heureuse coïncidence, celle de mon anniversaire. Rendez-vous fut fixé dans un restaurant, qui s’appelait Le New-York à cette époque, entre Pont de l’Alma et Musée d’Art moderne de la Ville de Paris.

Suzy est arrivée un peu avant moi, en fourrures, bijoux, beauté et sent-bon (j’adore les vieilles dames en fourrures qui sentent bon), rousse flamboyante et impeccablement coiffée, comme toujours.

Elle avait disposé sur mon assiette une pyramide de cadeaux avec entre autres une grande bouteille de Grey Flanel un parfum qui venait de sortir.

Elle était de toutes façons irrésistible, Suzy, avec ou sans les cadeaux.
Mais comment lui refuser quoi que ce soit quand tout avait si bien commencé ?

“Chéri, Chéri, je t’en prie ! Je sais, je n’aurais pas dû prendre le budget de cette ***, qui n’est pas très bonne ! Mais j’ai besoin d’assurer mes frais. Personne ne me la prends ! Machin m’avait juré qu’il ferait une brève et il m’a planté ! Rends-moi service, s’il te plait, Chéri, fais lui une interview dans ton émission ! ”.

On lui renvoyait l’ascenseur avec plaisir, au terme parfois d’un petit trafic d’influence pas méchant entre deux budgets qu’elle avait en portefeuille et qui n’avaient rien à voir l’un avec l’autre : “OK - Je vais te trouver deux strapontins pour toi et ton copain au National, Chéri, mais STP tu me la prends ***, hein ?”.

Quand elle est morte, YouTube n’existait pas encore.