[ ARCHIVE ] Applaudir entre les mouvements ?

Publié originellement le 25 octobre 2018. Publié sur COUACS à titre d'archive le vendredi 22 janvier 2021.

Cet article a été initialement publié le 25 octobre 2018 sur Linkedin. Il n’est pas trop d’actualité il est vrai en ce moment, où on aimerait applaudir presque n’importe quoi, n’importe où.


En réponse à l’un de ses spectateurs, la Philharmonie de Paris a répondu sur ses réseaux sociaux qu’elle s’en félicitait au contraire, au prétexte habituel de la liberté et de la spontanéité du public, et de sa mission de démocratisation de la culture.

Cette position démagogique, on ne peut pas la partager. Il ne s'agit pas d'éradiquer les applaudissements intempestifs ou de vexer des spectateurs dont on ne peut que se féliciter qu'ils viennent écouter un concert. Il ne s'agit pas non plus d'une position conservatrice ou réactionnaire, mais bien au contraire d'une volonté de clarification de la mission d'une institution de service public qui passe son temps à nous expliquer qu'elle est dans la pédagogie ! Elle confond là sa mission avec la démagogie.

La position de la Philharmonie signe son impuissance à réaliser la plus simple éducation préalable de son public aux œuvres qu'elle lui présente, et à quel prix : celle d'une concentration entre ses mains de moyens directs et indirects sans précédent, alors que tant d'enfants doivent faire la queue à la porte des conservatoires. Elle caractérise l’encouragement à la déstructuration des œuvres de musique écrite, et donc à leur incompréhension, comme en témoignent déjà les fameuses playlists des services de streaming et le fait que la plupart des producteurs acceptent sans broncher que leurs travaux soient livrés au public sur ces plateformes sans aucune documentation.

En défaut sur un vrai développement de la connaissance des œuvres par un nouveau public à former dont elle a soi-disant la charge, la Philharmonie fait un "coup" de communication dévastateur et assez minable, et tire contre son camp en encourageant la mé-compréhension de ce qu’est le plaisir d’écouter la musique classique, dans une relation instruite à l’œuvre et une relation recueillie à l’artiste, et à soi-même. Non, la musique classique n'a pas vraiment à voir avec battre dans ses mains et le vivre-ensemble des vendeurs de bière qui constituent le modèle économique de la variété pour une bonne part. C'est ainsi. Prétendre le contraire c'est travestir cet Art.

La frontière entre faire connaitre les œuvres telles qu’elles sont, et les adapter pour les faire connaitre est défoncée ici par la très coûteuse Philharmonie pour se mettre au niveau de son échec à faire connaître un art et ses principes. Dans une telle logique, il faudrait donc d’urgence organiser des concerts « best of » à la Philharmonie - mais pas avec les orchestres ex-dominicaux ou régionaux, s'il vous plait : avec les meilleurs orchestres de prestige, et chaque semaine ! C'est absurde.

La Philharmonie oscille dans son discours entre la fétichisation du discours boulezien, orgueilleux, hautain, soit-disant intransigeant — et les clins d'oeil populistes.

Balayons l’argument selon lequel jadis les applaudissements entre les mouvements ne dérangeaient personne et pas même les compositeurs : les conditions de diffusion des oeuvres, les halls immenses, la puissance des instruments et la concentration de la publicité, la médiatisation et ses effets n’existaient pas. On était à une autre époque et en particulier on n'avait pas confié la mission de service public de protéger et promouvoir la musique écrite à une institution telle que la Philharmonie.

Va-t-on faire de Versailles un pop-up store pour Ikea et présenter les tableaux au Louvre à l'envers dans le but de mieux toucher un public à conquérir ? En ce cas, faisons aussi machine arrière sur d'autres sujets, et il y en a besoin : cessons de jouer du Chopin dans des auditoriums de 3000 places, ou de faire jouer des vedettes au son limité dans de tels hangars au seul prétexte qu'elles sont des vedettes.

Les applaudissements entre les œuvres peuvent très facilement être évités par une information au public faite de manière appropriée et sans frais. Une courte présentation sonore, non-pédante, des œuvres à la salle entière avant le début du concert, permettrait un éclaircissement sur les raisons pour lesquelles les oeuvres sont organisées en mouvements. Permettrait d'expliquer pourquoi ces mouvements sont le plus souvent les moments organisés d’un souffle créatif autour d’une forme… ou pas… car les œuvres en plusieurs mouvements sont parfois aussi la mise en forme de mouvements déjà conçus, nous le savons bien.

Cela remplacerait avantageusement des notes sur le programmes souvent absconses, rédigées par des musicologues qui se regardent écrire, concrètement illisibles pendant le concert par manque d'éclairage, et pas lues après ; déconnectées de l’événement précis car provenant de fonds documentaires organisés en base de données.

Cette présentation simple et à tous aurait le mérite d’enlever toute prévention ou complexe au public non-informé en lui donnant des clés de compréhension - et de garantir à l’artiste qu’il pourra dérouler son discours sans être dérangé - tant il est vrai que nous connaissons tant d'artistes, (surtout parmi les plus grands !) réellement nerveux, angoissés d'être dérangés par les bruits abusifs de la salle.

J’avais moi-même constaté avec surprise à la Philharmonie de Paris depuis son ouverture des applaudissements intempestifs en forte progression par rapport à 45 ans de mélomanie parisienne.

A supposer qu’ils proviennent réellement de nouveaux publics et non de bourgeois pressés d'en finir, alors il faudrait à la Philharmonie s’emparer de l’occasion pour prendre le taureau (sa "mission pédagogique") par les cornes et non s’en servir d’occasion publicitaire débilitante. Chaque spectateur mieux informé c'est un applaudissement et une toux en moins, et un specateur instruit de plus. C’est la raison pour laquelle quand j’organise des concerts, je fais ou fais faire une courte présentation à tous, au micro, en voix “off”, rappelant le nombre des mouvements et leur durée. C’est inscrit dans les programmes, mais cela ne suffit pas.

De la sorte, personne n’est méprisé, ni les nouveaux-venus au concert, rassurés et informés, ni le public plus compétent.

Et personne n’est dérangé dans sa manière d'envisager le plaisir du concert.

Quant aux artistes, ils peuvent travailler et livrer à l'arène leurs angoisses et leurs miracles, sans crainte.